Montréal, plus polyglotte que jamais ?

Le très engagé "Poulet Frit du Kentucky" (pour Kentucky Fried Chicken). © Claire Estagnasié

« Le Québec, fier fief de la francophonie »… Si la Belle-Province est la seule du Canada à avoir adopté la langue de Molière comme langue officielle exclusive, elle compte de plus en plus d’anglophones, voire d’allophones. Surtout à Montréal. L’Office Québécois de la Langue Française (OQLF) vient d’ailleurs de publier son Rapport sur l’évolution de la situation linguistique au Québec. On en profite pour faire le point.

La polémique du « Bonjour, hi » l’a montré : toucher à la sacro-sainte francophonie du Québec, cela en irrite plus d’un. Pourtant, selon Statistique Canada, le Québec est la seule province canadienne qui voit son pourcentage de population de langue maternelle anglaise augmenter entre 2011 et 2016 : passant de 9 à 9,6% au Québec, contre de 58,6 à 58,2% pour l’ensemble du pays. Le taux de personnes ayant pour langue maternelle le français a lui chuté de 79,7 à 78,4% sur la même période. Plus surprenant, 70,5% des Québécois ont indiqué ne parler que français à la maison, contre 72,8% cinq ans plus tôt. « C’est principalement dû à l’immigration et aux migrations interprovinciales », explique Jean-François Lepage, analyste de recherche principal chez Statistiques Canada.

Anglophones québécois

Steve Falguy, journaliste au Montréal Gazette et membre de la minorité anglophone, « le nombre d’anglophones du grand Montréal dépasse la population de Winnipeg, ce n’est pas rien ! ». Si le taux de bilinguisme du pays est passé de 17,5 à 18%, cette augmentation est surtout attribuable au Québec, avec une hausse de 8,8% ces dernières années (44,5% de bilingues). Les anglo-québécois, eux, représentent 7,7% de la population du Québec, mais 17,4% de l’île de Montréal. Dans le West Island, les anglophones forment souvent des majorités linguistiques locales, comme dans les municipalités de Baie-d’Urfé (56,1%), Beaconsfield (56,2%) ou Pointe-Claire (54,9%), ou le très chic Westmount (51,3%).

Nancy Bouchard, professeure à l’UQAM et fondatrice du Groupe de Recherche Ethique en Education et en formation (GRÉÉ), remarque un recul du français dans les commerces et les restaurants. « À Montréal, le service est plus en anglais qu’avant », note cette experte de la francophonie. Au fameux « gym » YMCA, les cours de fitness sont donnés en français à Hochelaga ou Parc, mais ceux de Westmount ou Peels sont dispensés en anglais. Et à Guy Favreau, au cœur du Quartier Chinois, on trouve même parfois des cours de yoga en… mandarin.

« Bruxellisation » de Montréal

En 2016, le cap fatal a été franchi : seulement 49 % de Montréalais de langue maternelle française. Pour le démographe Marc Termote, ce changement est dû au nombre croissant d’allophones (qui a pour langue maternelle ni le français ni l’anglais). « Tous les facteurs démographiques jouent contre le français », explique-t-il. En plus de l’immigration non francophone, il cite « la sous-fécondité » des francophones, mais aussi l’abandon du français par les francophones et allophones au profit de l’anglais. Daniel Hu, étudiant chinois préparant activement le TEFAQ se dit “déçu” de ne pas avoir plus d’occasion de pratiquer la langue de Molière. « Quand j’essaye de parler français dans un magasin, on me répond en anglais… », regrette ce trentenaire qui espère obtenir un jour la résidence permanente.

Mathieu Bock-Cote, doctorant en sociologie à l’UQAM, parle lui de « Bruxellisation de Montréal », comme un « laboratoire identitaire postnational et postmoderne ». « On demande moins aux immigrants de s’intégrer au Québec français qu’à une métropole multiculturelle qui n’exige plus d’aucune manière de prendre le pli identitaire de la majorité historique québécoise. Comment le demander, d’ailleurs, dans la mesure où cette dernière est de plus en plus une «minorité audible» dans la métropole ? », questionne le chercheur.

Car ce qui caractérise Montréal, c’est bien la richesse linguistique venue des quatre coins du monde. Depuis 2011, l’usage du tagalog (pilipino) a augmenté de 35%, l’arabe 30%, le farsi 26,7%, l’hindi 26,1%, l’ourdou (langue indo-européenne) 25%, le russe 14,1%, l’espagnol 12,3%, le coréen 11% et le vietnamien 6,4%. Montréal, la polyglotte ?