Quand on s’assoit sur le sofa de Victor Schwartz, dans son appartement à Manhattan, le journal posé sur sa table basse attire l’attention. Il s’agit du New York Times du 21 février 2026. En « Une » : la décision de la Cour suprême mettant fin aux droits de douane « réciproques » instaurés par Donald Trump en avril dernier.
Ce coup de tonnerre, le monde le doit en grande partie à cet Américain discret, devenu du jour au lendemain le champion de la « résistance » anti-Trump. Fondateur de VOS Selections, une société d’importation de vin basée à New York, il était le principal plaignant dans l’affaire très suivie qui a abouti à l’annulation de ces surtaxes punitives mises en place sur la base d’une loi d’urgence économique datant de 1977. La haute-cour, et d’autres tribunaux, ont estimé que le président n’avait pas le droit de s’appuyer sur ce texte pour ériger des barrières tarifaires. « On était tous en train de se lamenter sur la direction du pays : les grands PDG comme Bezos et Zuckerberg se sont couchés, le Congrès s’est effondré comme un château de cartes… Je me suis dit: pourquoi ne le ferais-je pas ?, explique Victor Schwartz. Nous avons allumé la mèche et poussé les gens qui manquaient de courage à se réveiller. Ils ont vu qu’une petite entreprise pouvait l’emporter à la Cour suprême ».
Un amoureux de la France et de ses vins
L’affaire a mis un coup de projecteur sur ce passionné de vins, qui se targue de faire venir aux États-Unis des crus de haute qualité issus de petites exploitations familiales dans le monde entier. En revanche, le rôle que joue la France dans sa vie est moins connu voire pas du tout. C’est pourtant là, pendant un séjour de six mois, qu’est née sa vocation pour l’importation de vins. « Cette expérience m’a transformé. Quand je suis reparti de France après ce voyage, je ne pouvais pas m’arrêter de pleurer », sourit-il.
Élevé dans le New Jersey, Victor Schwartz tient sa passion pour le vin de sa mère en particulier, une femme au foyer qui adorait cuisiner et découvrir de nouvelles bouteilles. « Elle était une sorte de Julia Child et achetait des marques de qualité comme Pétrus, Latour ou Château Lafite. Dans les années 1950-60, ce n’était pas cher, se souvient-il. Chez nous, le vin n’était pas vu comme quelque chose de précieux, mais un accompagnement du dîner ».
Dans les années 1980, Victor est banquier dans la baie de San Francisco, mais s’ennuie ferme. Le vin le rattrape. En découvrant la qualité de l’offre dans la Napa Valley, secret bien gardé à l’époque, il décide de monter un catalogue de vins californiens avec un associé, mais abandonne le projet en raison de difficultés réglementaires. Il retourne à New York où il travaille dans des magasins de vins et spiritueux haut-de-gamme et gère The Life Café dans l’East Village, un restaurant qui figure dans la comédie musicale « Rent ».
En 1987, sa vie bascule. Il décide d’écrire une lettre à Steven Spurrier, le marchand de vin britannique à l’origine du « Jugement de Paris » de 1976 (concours de dégustation à l’aveugle de vins français et californiens au terme duquel ces derniers ont triomphé), pour lui demander du travail en France. À sa grande surprise, celui-ci lui répond en l’encourageant à se rendre dans les vignes – « le meilleur conseil que j’ai reçu », observe Victor Schwartz. À la faveur d’un concours de circonstances -des points accumulés pour financer son vol, une voiture prêtée par les parents de sa copine en Belgique, la mise en location de son appartement new-yorkais- il parvient, à 28 ans, à s’envoler pour la France. Direction : la vallée du Rhône, où, équipé d’une vieille carte Michelin, il fait le tour de petits viticulteurs pendant six mois pour se former avec son français « rudimentaire ». « J’ai rencontré les personnes les plus chaleureuses de ma vie. Elles occupent toujours une place spéciale dans mon cœur. Elles étaient contentes de voir arriver un Américain et lui parler de leur travail. À ce jour, la vallée du Rhône est toujours ma région favorite ».
Le combat « fou » d’un petit business familial
De retour à New York, il profite d’une soirée de dégustation organisée à Manhattan pour présenter quelques-unes de ses trouvailles. « Ça a fait un carton », se remémore-t-il. Face à l’absence d’importateurs établis dans ce domaine, il décide de se lancer. VOS Selections (pour Victor Owen Schwartz) est né: « Mon premier conteneur est arrivé en juillet 1987 ».
Les relations que Victor Schwartz a nouées avec les dizaines de petits producteurs français et internationaux dont il distribue les produits l’ont « aidé » à traverser les tempêtes et mutations du secteur : la Covid, les droits de douane de Trump I puis de Trump II… Si ces derniers avaient été maintenus, VOS Selections aurait été contraint de réduire son inventaire. « Nous ne sommes pas dans une économie faste. En plus de cela, les gens consomment moins d’alcool… Les tarifs sont venus s’ajouter à ce contexte ».
Même si des droits de douane de 15% sur la plupart des importations sont toujours en vigueur et qu’il aimerait être remboursés pour les coûts engendrés par les tarifs illégaux, Victor Schwartz savoure sa victoire indéniable face au président américain, celle d’un petit business familial qui ose défier l’homme le plus puissant de la planète là où des sociétés plus importantes sont restées silencieuses. « Même des électeurs de Trump m’ont contacté pour me remercier », glisse-t-il. Le combat nécessitait un grain de folie. Victor Schwartz l’avait en lui. Le slogan de VOS Selections – « L’importation sans peur » (« Fearless Importing » ) – y fait allusion: « faire venir des vins dont personne n’a entendu parler, c’est un grand risque. J’aurais pu me concentrer sur le Pinot Grigio ! », s’exclame-t-il. Amateur de bon vin et francophile, il a naturellement fêté sa victoire judiciaire en débouchant une bouteille de Châteauneuf-du-Pape.
