Les Français croqués par deux journalistes québécois

Julie Barlow et Jean-Benoït Nadeau. Crédit : Isabelle Delorme

Ce couple de journalistes montréalais — un Québécois et une Canadienne de l’Ontario — a vécu en France pendant cinq ans, ce qui lui a inspiré plusieurs livres. Dans leur dernier ouvrage Ainsi parlent les Français, Jean-Benoît Nadeau et Julie Barlow décryptent nos codes culturels à travers notre conversation. Rencontre avec le duo qui, tout en se moquant avec humour de nos tics de langage et comportements frisant parfois le cliché, ne cache pas son affection pour les “maudits français”.

Les Français aiment parler… et montrer qu’ils savent

“La différence principale entre les Français et les Québécois au niveau de la parole, ce n’est pas l’accent, c’est la culture de la langue”, analyse Jean-Benoît Nadeau. Notre point fort ? La précision de notre vocabulaire, acquise notamment grâce à un système éducatif exigeant. “C’est en France que j’ai appris la distinction nette entre “élève” et “étudiant”, entre “week-end” et “fin de semaine“, avoue le journaliste qui souligne une meilleure communication non-verbale au Québec : “Les signaux non-verbaux sont beaucoup plus importants ici. Le non-verbal ne fonctionne pas chez les Français. C’est pour ça que c’est le bazar dans les piscines !“, lance le facétieux Québécois.

La valorisation de la culture dans la conversation en France n’a par ailleurs pas échappé au duo. “On pourrait dire du Français qu’il ne sait pas forcément tant de choses que cela, mais il va y aller à son 110% (…), commente Jean-Benoît Nadeau avec un sourire. Un Nord-Américain ne peut pas montrer sa culture générale en public, montrer qu’il a de l’esprit. Ça fait élitiste, prétentieux“, souligne le journaliste qui peut davantage se lâcher à cet égard dans l’Hexagone. “C’est comme si un Nord Américain faisait un coming out culturel en France ! Il peut exprimer ces facettes-là de sa personnalité. Il va être jugé positivement en France, alors qu’ici il va être jugé négativement, voire même crucifié”.

Cette frilosité Nord-américaine s’inscrit selon les auteurs dans une obsession de plaire. “Un Nord-Américain typique va dire qu’il ne sait pas même quand il sait, être consensuel même s’il n’est pas d’accord ; il va sourire même si la situation ne s’y prête pas… Tout cela parce qu’il est obsédé par le fait de ne pas être accepté, décrit Jean-Benoit Nadeau. Chez les Français c’est secondaire, mais passer pour un imbécile, être pris en faute : ça c’est grave !”.

Des conversations animées

Rapidement, les deux Canadiens ont compris qu’ils devaient laisser leur côté consensuel au vestiaire dans les dîners en ville parisiens. “On est arrivés dans un souper un peu intimidant, raconte Julie Barlow. On avait l’impression qu’il fallait être polis et dans le fond, ce n’est pas du tout ça qu’ils (nos hôtes français) voulaient : ils avaient invité des auteurs et ils voulaient de l’action !“. “En France, après s’être crêpé le chignon, les gens se quittent en se disant qu’ils ont passé une excellente soirée !“, renchérit Jean-Benoît Nadeau en déclenchant des éclats de rire autour de la table.

Les deux journalistes ont par ailleurs relevé la possibilité en France de glisser des plaisanteries coquines en dehors du cercle intime, mais un sujet reste en revanche bien tabou : l’argent, ou tout au moins celui qu’on a. “Les Français parlent de l’argent qu’ils n’ont pas — rabais, aubaines, la vie chère, etc — tandis qu’en Amérique du Nord, c’est un peu plus gênant d’afficher qu’on essaye d’épargner de l’argent“, analyse le duo.

L’anglais pour briller

Si les anglicismes se glissent dans la conversation des deux côtés de l’Atlantique, leur usage n’est pas le même selon les auteurs. “Vous utilisez des mots anglais pour faire de l’effet, faire chic, en particulier dans le milieu des affaires ou dans la publicité“, décrypte Julie Barlow expliquant qu’au Québec, où le risque de déclin du français est plus élevé, l’utilisation de termes anglais a plutôt tendance à avoir une connotation roturière. “C’est un marqueur social fort ici”, confirme son conjoint.

Au fil du temps, les deux Canadiens ont d’ailleurs constaté une amélioration de l’image du continent américain auprès des Français. “Cela nous a beaucoup frappés à quel point le mot “anglo-saxon” a disparu de l’usage alors qu’il était si courant”, commente Jean-Benoît Nadeau. Plus tolérants envers les accents qu’avant, les Français auraient même développé un capital sympathie très net envers leurs cousins québécois. “Je pense que c’est le résultat de l’invasion d’artistes québécois dans le paysage culturel en France”, estime Julie Barlow.

Regorgeant d’anecdotes tout en abordant également des sujets de fond, ce livre croustillant est une pépite pour saisir comment les Nord-Américains nous perçoivent mais aussi repérer nos habitudes décalées au Québec. Un exemple : si vous dites systématiquement “bonjour” au chauffeur dans le bus, il n’y a pas que votre accent qui vous trahit…

Pour en savoir plus et rencontrer les auteurs, rendez-vous à la librairie Olivieri pour une causerie franco-canadienne, le 16 avril prochain.