Ost*e, c*lisse, ta**rnak, vi*rge, cr*ss… Au Québec, les jurons ne ressemblent pas à ceux qu’on utilise en France. D’ailleurs, on ne parle pas de jurons mais de sacres ! À la première écoute, ils peuvent sembler presque sans défense aux oreilles des Français. Pourtant, ces termes liturgiques ont une charge symbolique puissante. Ils peuvent parfois être d’une violence redoutable.
Mais pourquoi les Québécois jurent-ils avec des mots d’Église ? On répond à cette question et on en profite pour apprendre à manier le sacre comme de vrais locaux.
Jurer avec le sacré
Utiliser des mots issus du vocabulaire religieux dans un pays historiquement catholique, ce n’est pas anodin. Partout, ailleurs dans le monde, on jure.
Au Québec, les sacres (jurons d’ici) sont tirés du vocabulaire liturgique. On retrouve une série d’objets, rites et figures de l’Église catholique : le tabernacle, le calice, l’hostie, le Christ, par exemple. Des termes qui, pendant longtemps, étaient exclusivement associés au respect, au sacré et à la rigueur des codes religieux.
Un vent de contestation contre l’Église
Mais pourquoi donc utiliser des mots de l’Église pour jurer ? La théorie la plus répandue situe la généralisation des sacres lors de la Révolution tranquille, dans les années 1960. Cette période a profondément transformé le Québec : modernisation de l’État, laïcisation de la société… et prise de recul par rapport à l’Église, qui jusqu’alors exerçait une influence considérable sur la vie quotidienne.
« Ça devait être une forme de contestation implicite par rapport à l’Église. Il y avait un espèce de sentiment d’opposition et probablement ce désir de déjouer un peu la norme, qui voulait qu’utiliser des mots sacrés hors de leur contexte était mal vu », explique Marc-Antoine Paul, doctorant en sciences cognitives du langage à l’Université McMaster, spécialisé dans les sacres.
Employer ces mots sacrés dans des contextes profanes est devenu alors une manière de briser un interdit, de transgresser une norme imposée depuis longtemps. Peu à peu, la population a fait descendre ce vocabulaire de l’autel pour l’intégrer dans la langue du quotidien.
« C’est comme si certains termes très tabous avaient été dépouillés, d’une certaine manière, de leur sens d’origine, puis dérivés de sorte qu’on puisse les utiliser pour exprimer certaines pensées, certaines choses intenses », souligne Marc-Antoine Paul.
La théorie de la Révolution tranquille reste parfois contestée, mais il est difficile pour les chercheurs de trancher, faute de preuves écrites. Comme le souligne Marc-Antoine Paul, le niveau d’alphabétisation était plus bas au siècle dernier et « les gens écrivaient rarement des sacres quand ils s’envoyaient des lettres ». Il serait donc difficile de retrouver leurs traces si ces mots étaient déjà utilisés dans le langage courant à une époque antérieure. En revanche, le lien entre l’usage des sacres et un mouvement plus large d’opposition à l’Église catholique fait, lui, consensus.
Une tendance qui existe ailleurs
Le Québec n’est pas un cas totalement isolé. En France comme ailleurs, une partie du vocabulaire vulgaire ou juré trouve aussi ses racines dans le religieux. Pendant des siècles, l’Église occupait une place centrale dans la société. S’en prendre aux symboles religieux, c’était donc, là aussi, une façon de défier l’ordre établi.
En France, la trace est plus discrète, mais bien présente : bon Dieu, sacrebleu… Ces jurons ont perdu une grande partie de leur charge transgressive avec le temps, mais ils témoignent d’un rapport similaire au sacré.
Au Québec, cette histoire s’est inscrite plus frontalement dans la langue. Les tabarnak, câlice ou osti rappellent une époque où l’Église régissait l’éducation et la vie sociale. Aujourd’hui, ils choquent moins, mais racontent encore quelque chose du passé.
Maîtriser la force des sacres
Tous les sacres ne se valent pas. Certains frappent plus fort que d’autres. Selon Marc-Antoine Paul, le plus intense est certainement le fameux Tabarnak. Câlice, ostie et criss sont également forts. Après viennent des mots un peu moins intenses, comme ciboire ou sacrement, explique le spécialiste.
Mais la langue québécoise est aussi extrêmement créative quand il s’agit de moduler cette intensité. En transformant légèrement les mots, on peut jurer… sans trop jurer.
« Ce qu’on va appeler l’euphémisation des sacres, ce sont des transformations phonologiques dans les sons de certains mots de manière à atténuer l’intensité du sacre », explique le doctorant. C’est ainsi que câlisse devient parfois câline, que calvaire se transforme en calvasse. Une manière d’exprimer une émotion forte, tout en adoucissant le propos, ou en le rendant socialement plus acceptable.
On peut aussi combiner plusieurs sacres dans la même phrase pour amplifier la force de l’expression. Par exemple, « Tabarnak de câlice ! » ou « Osti de criss ! » multiplie l’impact émotionnel et dramatique, permettant de transmettre frustration, colère ou surprise de façon beaucoup plus intense que le sacre pris isolément. On peut les enchaîner à volonté, mais mieux vaut rester prudent si l’on souhaite rester socialement accepté !
Ces pratiques montrent à quel point le vocabulaire québécois est flexible et vivant. Le locuteur peut adapter l’intensité selon le contexte et l’émotion qui vous traverse.
Et si ces sacres sont emblématiques du Québec, ils se retrouvent aussi partout où vivent des Canadiens français, dans d’autres provinces comme le Nouveau-Brunswick ou l’Ontario.
Et vous, quels sacres avez-vous adoptés en vous installant au Québec ?
