Pour de nombreux Français installés aux États-Unis, avoir un jour des ennuis avec l’immigration est une crainte diffuse, rarement exprimée à voix haute. Dans les groupes d’entraide entre étudiants, travailleurs et familles expatriées, les questions liées aux visas et aux contrôles migratoires prennent de plus en plus de place et sont plus souvent posées en mode « anonyme ».
Le parcours de Julien Pereira, 26 ans, rappelle à quel point une situation administrative peut basculer rapidement, même après plusieurs années passées légalement dans le pays. Avec ses amis, Julien Pereira avoue volontiers qu’à l’époque, ils se disaient que ce qui se passe avec la police de l’immigration, « ne [les] regardaient pas. On était passés par les voies légales. » Aujourd’hui encore dit-il, il entend des Français dire que « ça n’arrive qu’aux Noirs ou aux Latinos ». « C’est faux », convient-il aujourd’hui.
Une promesse de visa (faussement) rassurante
Arrivé aux États-Unis à 17 ans, Julien Pereira y a vécu un peu plus de sept ans. Étudiant-athlète de tennis, diplômé d’un bachelor puis d’un MBA, il pensait avoir suivi un parcours classique. « Comme beaucoup, je pensais être en règle et relativement protégé », explique-t-il.
À la fin de ses études et après un premier emploi en « OPT » (une extension temporaire pour travailler dans son domaine d’étude après un diplôme universitaire), alors qu’il envisage de rentrer en France, une opportunité professionnelle le retient dans le Connecticut. « On me proposait un poste avec un salaire très correct, et la promesse d’un visa. Un avocat s’occupait des démarches », nous confie-t-il.
Sauf que quelques semaines plus tard, en mars 2025, sa situation bascule. Il reçoit un appel de son avocat qui lui conseille de quitter immédiatement le territoire américain car il y a eu un problème avec son visa. Ne parvenant pas à obtenir de celui-ci plus d’informations et pris de court pour quitter le pays en avion ce jour-là, Julien Pereira saute dans sa voiture et tente de franchir la frontière canado-américaine. C’est là que ça se complique.
Refoulé à la frontière canadienne, Julien Pereira est interpellé côté américain par la police des frontières (la Customs and Border Protection), puis placé en détention successivement dans deux prisons de l’ICE, la police fédérale de l’immigration. « Ce qui m’a marqué, ce n’est pas seulement la détention, mais la rapidité avec laquelle tout peut se retourner contre vous », raconte-t-il aujourd’hui. « J’ai tenté d’expliquer ma situation, de montrer ma bonne foi en disant que ma procédure était en cours. Sauf qu’on m’a dit qu’il n’y avait aucune trace de cela et que j’étais donc illégal », se souvient-il. « J’ai vite envoyé un texto à mon père lui disant que ça ne sentait pas bon, et lui demandant de prévenir le consulat français, puis j’ai perdu tout moyen de communication ».
« De prison en prison »
Au fil des semaines, Julien Pereira est transféré entre deux centres de détention migratoire. D’abord à Batavia, près de Buffalo dans l’État de New York, où il est placé dans un vaste dortoir d’environ 80 personnes, sans cellules individuelles. Puis, au bout d’une quinzaine de jours, à Otay Mesa en Californie du Sud, tout près de la frontière avec le Mexique, dans un centre privé de grande taille, où il est cette fois enfermé en cellule avec d’autres détenus. « On nous faisait tourner de prison en prison », raconte-t-il avant d’ajouter que chaque transfert entraîne l’annulation des audiences en cours et prolonge d’autant l’attente de l’instruction des cas de chacun.
Pendant près d’un mois, le jeune Français reste dans l’incertitude, avec très peu d’informations sur son dossier. Il dit n’avoir eu aucun contact direct avec le consulat français. « Mes parents ont mené les démarches de leur côté, mais moi, je n’ai jamais vraiment eu quelqu’un du consulat au téléphone », explique-t-il. Son avocat reste son principal interlocuteur, malgré une communication qu’il juge très largement insuffisante.
Le quotidien en détention est marqué par l’inaction. « On ne faisait rien, on attendait », résume-t-il. La promiscuité, l’absence d’intimité et des conditions matérielles qu’il juge dégradées rendent l’attente d’autant plus éprouvante. La télévision est l’un des seuls moyens de passer le temps. « C’est surtout l’attente qui est difficile, le fait de ne pas savoir ce qui va se passer. »
Libéré en pleine nuit à la frontière mexicaine, sans passeport ni argent
Fin mars, un juge accepte finalement sa libération sous caution, fixée à 5 000 dollars, réglée par son employeur. Julien Pereira est libéré début avril, vers 3 heures du matin, à la frontière de San Diego. « On m’a enlevé les menottes et dit de passer de l’autre côté », raconte-t-il. Sans argent, sans passeport et sans téléphone chargé, il se retrouve seul, en pleine nuit, à la frontière mexicaine. Il est finalement pris en charge par une association locale, qui l’héberge pour une nuit.
Placé sous bracelet électronique, il est ensuite autorisé à regagner New York, où une nouvelle audience est organisée. Le juge lui accorde finalement le droit de quitter les États-Unis : il a alors un mois pour organiser son départ, le temps de rendre son appartement, de vendre sa voiture et de régler ses affaires courantes. Son passeport ne lui sera jamais restitué : pour rentrer en France, le jeune homme de 26 ans devra obtenir un laissez-passer auprès du consulat français de New York.
