Mehdi Maïzi à Montréal : « Ici, j’entends une nouvelle manière de rimer en français »

Shkyd, beatmaker, DJ et Mehdi Maïzi, journaliste rap sur l'émission "La Sauce" ©Lucas Wils

Si FouKi, LaF ou encore Enima ne vous disent rien, retenez bien ces noms d’artistes québécois, car ils pourraient rapidement suivre le même chemin que Loud de l’autre côté de l’Atlantique. C’est en tout cas ce que Mehdi Maïzi, journaliste rap et animateur français qu’on ne présente plus (« La Sauce »), et le DJ-producteur Shkyd, (pré)disent. On a discuté rap québécois en leur compagnie le temps d’un milk-shake et d’un café serré.

« Il y a une ouverture et une dé-complexification des origines des rappeurs »

Invités pour le festival M for Montréal, les deux animateurs parisiens du podcast hebdomadaire NoFun, sont venus découvrir la scène musicale de Montréal et profiter de l’ouverture de la ville à l’égard des médias plus jeunes et plus urbains. Festival de networking, rencontre avec des professionnels de la musique, la volonté reste la même : nouer des liens. « Le but c’est de propager la scène locale dans le monde avec des acteurs internationaux. Cela crée une conversation et nous permet de découvrir une musique qu’on ne connaissait pas forcément », explique Shkyd qui posait son pied pour la première fois dans la ville du Roi Heenok.

L’occasion était trop bonne pour ne pas en profiter : ils ont donc enregistré, depuis Montréal, un épisode de “La Sauce”, l’émission rap créée avec le lancement d’OKLM radio en 2016 par Booba. Ce 16 novembre 2018, Rowjay, LaF ou encore le producteur Freakey! étaient tous venus répandre le rap québécois sur les ondes hertziennes d’OKLM radio.

« Le rap québécois intéresse les Français, on le voit avec le succès du rappeur Loud qui a déjà rempli deux fois La Boule Noire à Paris. Beaucoup de maisons de disques se penchent sur son cas », raconte Mehdi Maïzi, passionné. « Historiquement, les auditeurs étaient centrés sur le rap américain et français, mais aujourd’hui il y a une ouverture sur la Belgique, la Suisse et même l’Allemagne ou l’Italie. » Un auditorat qui ne voit plus la langue et les accents comme des obstacles, contrairement aux anciennes générations.

Mais encore ? « Il y a une ouverture et une “dé-complexification” des origines des rappeurs. Tout comme un dégonflement de l’hégémonie américaine dans la culture musicale : le monde s’ouvre à d’autres styles musicaux ! Il était temps » , argumente Shkyd.

La “Trap” comme nouveau langage universel

En 2011, l’apparition de la « trap music » dans l’univers rapologique a permis de renouveler le genre et d’effacer les frontières musicales. « Il y a une sorte de formule dans la trap qui fait que les morceaux peuvent se ressembler, une sorte d’économie des mots : comme un nouveau langage universel. Contrairement aux années 90 où les paroles étaient omniprésentes et ne laissaient que très peu de place à la mélodie, » poursuit Mehdi Maïzi, aussi programmeur de playlist sur la plateforme Deezer.

Outre l’impact d’un monde connecté (merci internet), la scène montréalaise donne une nouvelle façon de manier le mot, elle réinvente le genre à sa manière. À mille lieues d’un Booba, Nekfeu, ou Damso, par exemple. « Ici, j’entends une nouvelle manière de rimer en français. Cela ouvre quelque chose sur un autre rap francophone. C’est excitant, parce qu’aujourd’hui c’est compliqué d’être surpris par un rappeur ! », lance l’animateur français.

Obia Le Chef, Rowjay, ou encore François Fondu, tous ont leur manière de rapper. « Plus il y a d’identités musicales, mieux c’est. Il ne faut pas que le rap montréalais se réduise à une seule et même identité. C’est un peu comme le rap français, on n’arrête pas de dire qu’il est extrêmement riche, mais c’est parce qu’il y a des sous-genres », nuance Shkyd avant d’ajouter que c’est le cas du rap parisien. « Il y a beaucoup de styles différents à Paris. »

Rowjay, Freakey! et Wondagurl

À savoir qui est le rappeur québécois du moment (qu’il faut écouter absolument), Mehdi Maïzi s’est empressé de citer Rowjay, sans hésiter. Rap branché et hype, il fait écho au collectif français Bon Gamin ou encore au belge Hamza, sur lequel une collaboration a eu lieu avec le remix de « Stripclub.» « C’est le rappeur québécois préféré des rappeurs français », lance simplement le journaliste spécialisé, imbattable sur le sujet. Selon lui, le rappeur Enima est aussi à surveiller de près. « En France, il y a un vrai buzz qui monte autour de lui… »

En termes de productions et de beatmaking, Shyd évoque Freakey!, découvert sur l’EP du belge Krisy. Mais également WondaGurl connue pour ses productions sur les albums de Travis Scott, Jay-Z, Drake ou Young Thug.

Avec l’essor de la scène montréalaise, c’est aussi l’émergence de nouveaux médias rap qui pourraient facilement voir le jour. À l’image du lancement, cette année, du tout premier média rap belge : « Check ». Et ouvrir une antenne OKLM radio à Montréal ? « Alors ça ! Il faut voir avec Booba ! (rires) ». On lui demandera — s’il parvient, un jour, à passer la douane.