Présidentielle 2017 à Montréal : la colère des électeurs

© Daisy Le Corre

Samedi, entre 8h et au-delà de 20h, les Français ont bel et bien envahi Montréal, ou du moins les abords du Collège Stanislas pour voter. Environ 58 000 d’entre eux étaient inscrits sur la liste électorale cette année (contre 44 000 l’année dernière) et un peu plus de 23 000 ont réellement voté. Encore fallait-il qu’ils puissent accéder au bureau de vote.

Dès 8h du matin, des centaines de personnes attendaient déjà devant le Collège Stanislas. « Quand je suis arrivée, j’ai fait demi-tour tellement il y avait de monde. Finalement, c’était pareil voire pire l’après-midi quand je suis revenue », raconte Isabelle qui ne comprend pas ce qui s’est passé. « Plus de 2h de queue, je trouve ça scandaleux comme attente. »

Michèle non plus n’a pas compris. Montréalaise depuis 50 ans, c’est la première fois qu’un tel événement se produit selon elle. « Là on dirait qu’on attend pour aller à un concert ou que c’est la Journée des musées, c’est incroyable ! En règle générale, il faut compter 30 minutes grand maximum pour voter ici. Peut-être que les Français sont vraiment trop nombreux maintenant…», chuchote la quinquagénaire en souriant avant de replonger dans son livre, histoire de lier l’utile à l’agréable.

À qui la faute ? Pas à la suppression du vote électronique, contrairement à ce que certains disent dans la file d’attente: il n’y a jamais eu de vote électronique pour la présidentielle (qui a effectivement été supprimé par le gouvernement pour la législative de juin prochain). La concentration de tous les bureaux de vote en un seul lieu est plutôt en cause. Interrogée par French Morning, la Consule Général de France à Montréal, Catherine Feuillet, note que tout s’est déroulé comme prévu, précisant même que des bureaux de vote supplémentaires ont été ouverts.

Mais tout au long de la journée, les photos de la file d’attente d’1,5 kms à Montréal (mais aussi à Toronto) postées sur les réseaux sociaux ont fait le buzz, et vite provoqué la réaction des élus. Yan Chantrel, Conseille consulaire et candidat (PS) aux législatives 2017 pour les Français d’Amérique, s’insurge : « Hier à Montréal, certains d’entre vous ont attendu plus de 3h00 pour pouvoir voter. Face à cette situation ubuesque, certains d’entre vous n’ont pu exercer leur droit de vote. Votre volonté et votre abnégation pour exercer votre droit démocratique est admirable, mais la situation n’en demeure pas moins inacceptable. »

Frédéric Lefebvre, député des Français d’Amérique du Nord s’interroge de son côté: « Comment, en 2017, peut-on organiser le vote à l’urne avec plus de deux heures d’attente dans certains endroits, notamment à Montréal, mais aussi à Boston, Toronto et ailleurs ? En plus des électeurs qui ont été dissuadés de voter, certains ont finalement été empêchés de voter après une attente interminable, l’heure de clôture du bureau de vote approchant. » En réponse à l’incident, l’ancien Ministre vient d’ailleurs d’écrire un courrier au président de la République « pour l’inviter à déployer des moyens exceptionnels afin de permettre à chacun de voter dans les meilleures conditions. »

Sur place, certains, comme Alain, ont renoncé. Arrivé à 17h pour faire la queue, il a noté que le bureau de vote fermait ses portes à 20h. Dans la file, il trépigne et demande aux services de sécurité combien de temps il lui reste avant d’arriver devant l’urne. « Environ 3h. Vous aurez aussi parcouru un peu plus d’un kilomètre a priori ». Dans un éclat de rire, il rebrousse chemin en souhaitant bonne chance à ses compatriotes.

D’autres prennent leur mal en patience : révision d’examens, lectures, pronostics, brunch improvisé. Une boulangerie en profite même pour distribuer des croissants gratuits pour saluer le courage de celles et ceux qui patientent sans trop broncher.

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 © Daisy Le Corre

« Regarde-nous : on ne râle pas, on ne crie pas, on attend sagement en file indienne. Les Québécois nous ont bien élevés ! », lance Tristan à un compagnon d’infortune -un inconnu- qui piétine à ses côtés depuis 2h. « C’est beau quand même de voir un tel engouement, les gens sont mobilisés. Tu crois qu’ils se cachent où la plupart du temps tous ces Français ? J’ai l’impression de ne jamais les croiser », s’interroge le jeune homme, ravi d’être enfin dans la cour de récréation du collège et d’avoir montré sa pièce d’identité pour rentrer.« On ne peut plus nous refuser l’accès maintenant, c’est sûr on va pouvoir voter ! ».

Même combat du côté de Toronto.« Il m’a fallu attendre près de 2h30 en milieu de journée pour remplir mon devoir de citoyen français et résident étranger. Certaines personnes ont apparemment dû attendre de 3 à 4 heures (en fin de journée.) Ces délais ne sont pas durables. Et ils s’allongent pour chaque élection avec le nombre croissant de ressortissants français à Toronto. Il faudrait que le Consulat ouvre davantage de bureaux de vote que les deux présentement », confie Charles-Antoine, un Torontois d’adoption.


“Je me sens amputée de mon droit de vote!” 

D’autres, comme Anne-Lise, ont dû renoncer totalement à leur droit de vote. À deux reprises durant la journée, elle a tenté de se rendre au bureau avec ses deux enfants. Après plus de quinze minutes de marche passées à remonter la file sans en voir la fin, ils ont rebroussé chemin et ce, par deux fois. En colère qu’on lui ait imposé d’attendre dans le froid et sous la pluie avec ses enfants pendant des heures, sa réaction ne s’est pas faite attendre au lendemain des résultats en entendant parler du taux d’abstention: “Je me sens amputée de mon droit de vote!”

Une file d’attente prioritaire pour les familles était pourtant bien prévue, mais il fallait quand même s’armer de patience et accessoirement d’au moins deux heures de temps. Manu en a fait les frais après 45 minutes de route avec son enfant de 2 ans. Après 1h d’attente et trois petits tours de pâté de maisons, ils sont finalement partis. “Il restait encore deux heures d’attente, et non, je n’avais pas prévu de repas pour mon enfant ni de changer des couches dans la rue.”

Benoit, lui, se réjouissait d’emmener son fils de 10 ans et sa fille de 7 ans pour leur faire vivre l’expérience civique du vote à une présidentielle. Les questions fusent: “Pourquoi les gens font la queue, papa? Pourquoi ils sont en colère? Pourquoi on doit partir sans voter?” Ses plans pour le second tour? “Je suppose que j’irais passer la nuit devant Stanislas pour être sûr de faire mon devoir de bon citoyen”.

C’est grâce à l’entraide que certaines familles ont tenu jusqu’au bout. Partage de poussettes ou de vidéos pour occuper les enfants qui n’en peuvent plus. Pour Maryam, ce ne sera peut-être pas suffisant pour le second tour: “Je ne suis pas du genre à m’abstenir, surtout avec le FN au second tour, mais je ne peux pas me permettre rester au lit un dimanche de plus à cause de douleurs au dos liées à mon piétinement pour aller voter, mes enfants ont besoin de moi!”

De son côté, Maria se sent tout autant privée de son droit et devoir de citoyenne. Après avoir attendu de 13h à 16h, elle a dû abandonner pour aller travailler.

À partir de 20h, le personnel de sécurité a décidé de faire rentrer un maximum de monde dans la cour du collège afin que la police puisse libérer les routes. Ceux qui ne pouvaient pas rentrer se sont donc retrouvés dans la cour du collège. Vers 21h30, l’attente devenant insupportable, une dizaine de personnes a décidé d’abandonner après plus de 3h30 passées dans la file.

Xavier ironise sur la page Facebook du Consulat et annonce: “Je cherche à louer/emprunter un enfant en bas âge, une femme enceinte ou une grand-mère de nationalité française pour le samedi 6 mai autour de 13h.”

Pour le second tour, n’oubliez donc pas la couverture thermique, le thermos et le barbecue, en plus de votre passeport.

Une pétition a aussi été lancée pour demander un second lieu de vote pour les électeurs français à Montreal.