Consulat de Moncton : comment les francophones du Canada ont réussi à convaincre le gouvernement français

François Lubrina.

Début décembre, le gouvernement français a finalement annoncé le maintien du Consulat général de France à Moncton, quelques semaines après avoir pourtant annoncé sa fermeture. Il faut dire qu’en coulisses, la communauté acadienne s’est mobilisée, remuant les protagonistes de l’affaire jusque dans les bureaux de l’Élysée !

Lettre ouverte dans certains journaux français, pétition en ligne, questions à l’Assemblée nationale, rencontre au Quai d’Orsay, conférence de presse avec le premier ministre du Nouveau Brunswick, et même intervention en personne de l’écrivaine canadienne Antonine Maillet, romancière qui remporta en 1979 le prix Goncourt… Si à Montréal, toute cette agitation est passée relativement inaperçue, à quelques milliers de kilomètres de là, les Français de Moncton et plus largement l’ensemble de la communauté francophone ont remué ciel et terre en cette fin d’année. Leur objectif : convaincre le gouvernement français de maintenir le Consulat général de Moncton ouvert.

Lourde pile de dossiers sous le bras, l’un des acteurs de cette mobilisation, l’élu consulaire François Lubrina, raconte toute l’énergie déployée, en quelques semaines, par de multiples personnalités publiques. « Il fallait absolument montrer pourquoi il est indispensable pour la France de maintenir une présence à Moncton. » Selon ce fervent défenseur de la francophonie, Moncton, située au Nouveau Brunswick, juste en face l’Île du Prince Édouard, occupe une place stratégique à plus d’un titre. Pour des questions politiques, mais aussi historiques, économiques, culturelles et éducatives, « la France ne doit pas renoncer au consulat à Moncton, répète le Français. Moncton a toujours été un consulat d’influence, qui certes a perdu des postes ces dernières années, mais le supprimer serait une grave erreur. »

L’ombre de De Gaulle

Fondé à l’origine dans la ville d’Halifax par le général De Gaulle, le consulat français était alors un établissement aussi important que celui de Vancouver et Toronto, mais au fil du temps, les coupures de postes pour raison budgétaire ont modifié la donne, en particulier lors du mandat de Nicolas Sarkozy (mais pas que). Réduit à une poigne de fonctionnaires ces derniers temps et à un petit millier d’inscrits, le Consulat de Moncton a perdu certaines spécificités (liées à l’état-civil, passeport…) et de l’aura. Pourquoi donc absolument sauver Moncton ? « Parce que la langue française est extrêmement fragile au Canada, il serait inconcevable d’abandonner la population francophone, celle qui a souffert et qui s’est battue », reprend François Lubrina qui tient aussi à souligner « la proximité géographique avec Saint-Pierre et Miquelon ». Quitter le territoire ne serait-ce pas ouvrir la porte de cet archipel à d’autres nations ? « Sur place, le dernier consulat qui reste est celui des États-Unis. »
Enfin, sur ce très vaste territoire, « des entreprises très performantes sont installées », rappelle l’élu. Et de citer : Michelin, Air Liquide, Simon Lafarge Composite Atlantique…

Alors, lorsque la nouvelle de la fermeture du consulat de Moncton tombe à l’automne, le branle-bas de combat commence. Si, sur les réseaux sociaux, des élus français affichent leur soutien au consulat et entament une pétition, dans les coulisses, d’autres actions sont menées. « Nous avions déjà mené une bataille semblable en 2010, se souvient le directeur de la Société des Acadiens du Nouveau-Brunswick, Ali Chaisson, pour qui la véritable question est : Est-ce que l’Acadie dispose encore d’une véritable place sur l’échiquier politique ? » Le responsable se pose d’ailleurs en avocat du diable : « Est-il possible d’envisager que la France et le français continuent de jouer un rôle crucial dans les relations économiques, et la réalité géopolitique de Saint-Pierre et Miquelon ? Ou veut-on réduire à néants les 50 dernières années de nos relations ? Que souhaitons nous pour les 50 prochaines années ? »

Lettre d’une prix Goncourt

Le 14 novembre, dans une lettre publiée dans le journal Le Figaro, Antonine Maillet, autorité morale,  supplie Emmanuel Macron : « N’abandonnez pas une deuxième fois l’Acadie, maintenez votre consulat. » Jointe par téléphone, cette romancière qui fut la première étrangère à être honorée du prix Goncourt, explique : « L’Acadie fut la première colonie d’ascendance française à faire souche au Nouveau Monde, en 1604. Mais Louis XV céda l’Acadie aux Anglais. Depuis, c’est un peuple qui s’est toujours battu pour défendre sa langue et sa culture. C’est un peuple fait de héros et nous luttons au quotidien pour notre survie identitaire, culturelle et linguistique, raconte Antonine Maillet. Je ne pouvais pas rester inactive. À mon grand âge, je ne me bats plus pour moi mais pour les futures générations. » L’Élysée aura d’ailleurs reçu le roman dédicacé par la romancière.

Une bataille quotidienne

En parallèle, des réunions sont organisées à Paris, au quai d’Orsay, le ministère de l’Europe et des affaires étrangères. Le ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer est également interpellé. À Paris, le sénateur François Marchand jouera aussi de son pouvoir. Et d’innombrables courriels sont échangés. Ali Chaisson insiste : « Nous, nous sommes en mode “survie”, notre bataille est quotidienne. Nous voyons chaque jour l’érosion du français et les cicatrices qui demeurent du passé. Nous sommes dans l’omniprésence de l’hégémonie américaine. Le consulat doit non seulement rester mais disposer de moyens supplémentaires qui lui permettront de faire du développement économique et d’installer sur notre territoire des structures, des instruments plus imposants, de retrouver toute sa splendeur. Notre territoire est en devenir ! »

Tous ces efforts auront porté leurs fruits : c’est le 2 décembre que le gouvernement français annonçait, à travers les paroles de Jean-Yves Le Drian, ministre français de l’Europe et des affaires étrangères, que le consulat de France à Moncton serait maintenu. « Cela aurait était dommage qu’Emmanuel Macron soit le deuxième Louis XV », sourit François Lubrina.