École maternelle : la guerre des cultures entre France et Québec

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On vous prévient : si vous voulez éviter un sujet qui fâche lors d’une soirée franco-québécoise, n’évoquez surtout pas les fameuses classes maternelles. L’âge de la scolarité semble bien être une question sensible. Le premier ministre québécois en personne, François Legault, l’a appris à ses dépens, lui qui peine tant à convaincre avec ses classes maternelle 4 ans qu’il souhaite développer à grande échelle dans la Province, et pas seulement dans les zones défavorisées.

D’une rive à l’autre de l’océan Atlantique, chaque pays défend son modèle. L’école maternelle, voilà bien un sujet sur lequel Français et Québécois auront du mal se mettre d’accord.

Obligatoire à partir de 6 ans
Au Québec, la scolarité n’est obligatoire qu’à partir de l’année des 6 ans de l’enfant qui entre alors en première, équivalent de notre CP. Dans les faits, les jeunes Québécois sont nombreux à devenir écoliers à 5 ans, dans une classe qui serait une sorte de condensé de nos maternelles françaises (petite, moyenne et grande section). Avant ? Ils évoluent en crèche, en garderie, en CPE (“Centre de la petite enfance”), en milieu familial ou tout autre mode de garde privée.

Vu de France, le débat houleux suscité ici par les maternelles 4 ans étonne. Au pays de Molière, les enfants découvrent l’univers scolaire entre 2 et 3 ans. « Difficile à imaginer pour nous ! » explique l’ancienne première ministre du Québec, Pauline Marois. Et pour plusieurs raisons : « On ouvrirait des classes maternelles 4 ans, nous n’aurions pas assez d’enseignants, ni assez de locaux ! Nous sommes en plein emploi, et même actuellement, nous ne trouvons pas de remplaçants. »

Pauline Marois, ancienne première ministre du Québec. Photo Agathe Beaudouin

Mais surtout, ce modèle ne parait pas “culturellement” pertinent. Mettre les enfants si jeunes à l’école au mieux étonne et surprend, mais très souvent choque la population québécoise : « Comment imaginer un enseignant seul avec 30 enfants de 3 ans ? », s’interroge Christa Japel, une psychologue du développement qui intervenait lors d’une conférence sur ce sujet organisée par le festival Le Monde/Le Devoir. « À cet âge, les petits ont besoin d’attention personnelle, d’activités variées et adaptées à leurs progrès. Ils doivent évoluer à leur rythme, et dans des petits groupes, entourés d’adultes qui ont du temps à leur consacrer », dit une Julie Desrosiers, une éducatrice. « On passe toute notre enfance à l’école puis ensuite toute notre vie à travailler, laissons donc les petits s’amuser », affirme Michel Gagnon, papa de deux enfants (5 et 8 ans).

« Les premières années décisives »
De passage à Montréal, également invité à s’exprimer sur le sujet durant le festival Le Monde/Le Devoir, le ministre français de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, assume au contraire ce modèle et défend coûte que coûte son projet de rendre l’école obligatoire dès 3 ans. « Il est démontré que les premières années de la vie sont décisives dans la réussite des enfants. S’il y a bien une certitude, c’est qu’il ne faut pas laisser au hasard ce qu’il se passe durant les six premières années de la vie d’un enfant. L’école à 3 ans permet déjà de lutter contre les inégalités. C’est pire si on commence à 6 ans. »

Le ministre français de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Photo Agathe Beaudouin

Convainquant le ministre français ? Beaucoup de Québécois se montrent sceptiques en imaginant nos petites sections. « Au Québec, il faudrait peut être assimiler le CPE à la maternelle… admet cependant Pauline Marois, car nous avons de magnifiques CPE qui permettent l’épanouissement des enfants et facilitent les apprentissages ! » Mais avec un point faible néanmoins : il n’y a aucun programme commun à tous ces services de garde qui, par ailleurs, sont payants.
Un Québécois qui vit à Paris et qui a testé les deux systèmes, affirme : « Si je n’ai pas été enthousiasmé par l’école à 3 ans, j’ai par contre trouvé pertinent l’école à 4 ans parce que tous les enfants apprennent la même chose ! »

Héritage de Jules Ferry
De son côte, le ministre français défend un système accessible à tous : « Notre modèle inspiré de Jules Ferry est un modèle républicain et gratuit. Partout sur le territoire, l’enfant est accompagné par des enseignantes ayant reçu la même formation, intégrant des éléments de didactique et de pédagogie. » Des évaluations existent d’ailleurs…  « Évaluation ! » réagit Martine Fortier, une maman de Montréal, qui enseigne en primaire. « Il me parait inconcevable de mettre une telle pression à des enfants qui sont en pleine construction, qui doivent avant tout s’éveiller au monde par l’envie, le plaisir, le jeu. D’ailleurs, vos résultats aux études Pisa ne montrent pas que le modèle français obtient de si bons résultats. » De fait, au dernier classement 2016 mesurant les performances des systèmes scolaires dans le monde entier, la France stagnait à la 26e  sur 70 pays (23e en 2013). Voilà de quoi clouer le bec à tous les avocats du système scolaire tricolore ! Mais au Québec, « le taux d’analphabétisme est préoccupant et les problèmes d’écriture et de lecture touchent de plus en plus de jeunes », rappelle le chroniqueur Christian Rioux sur Radio Canada.

Ces deux systèmes scolaires démontrent deux approches très distinctes des univers scolaires, deux philosophies : l’une, plus compétitive observée en France, et une autre, plus collective et aussi plus ouverte aux parents, menée au Québec. On ne donnera pas de notes mais une chose est certaine : entre les maternelles 4 ans loin d’être généralisées au Québec, ou l’école systématique dès 3 ans en France, aucun des deux systèmes n’a pour l’heure trouvé la recette magique pour assurer la réussite du plus grand nombre.